Uncategorized

Une stratégie pour l’adoption du BIM.

Cet article s’adresse aux architectes, aux sociétés d’architecture, aux BET, aux Maîtres d’ouvrage, entreprises et en général aux acteurs de la filière bâtiment qui n’ont pas encore pris la décision d’adopter le BIM et qui s’interrogent sur l’opportunité et la façon de le faire. Il peut également être utile à ceux qui ont déjà emprunté ce chemin mais qui trouvent des obstacles sur leur parcours.

A la fin de l’article, vous trouverez une série de FAQ pour élucider certains sujets et questions concourants.

Il y a un consensus pour dire que le BIM est, avant tout, une modalité de production et de gestion de projets. Ce n’est pas un logiciel, mais sa mise en place nécessite des logiciels métiers et des outils numériques spécifiques. Une méthode BIM définit les processus qui permettent de générer, exploiter et échanger des données entre différents acteurs et leurs outils métiers sur la base de maquettes numériques informées.

Passer au BIM signifie expérimenter et assumer un ensemble de changements de nature technique, humaine, culturelle, commerciale, de développement… L’adoption du BIM doit être abordée comme un projet en soi, avec une approche stratégique dans un contexte de management d’entreprise.

Quelques changements dans la production associés au BIM…

Avant de se lancer aveuglément dans le BIM, il est important d’avoir conscience des changements que sa mise en place comporte, et de l’altération de certaines routines qui s’ensuit:

1) Les outils et les logiciels: travailler en BIM impose l’adoption d’outils de production spécifiques. La planche à dessin numérique (DAO) habituellement utilisée par les architectes est remplacée par des logiciels métiers dédiés, qui demandent de la formation. Il faut prévoir l’achat des licences, des ordinateurs suffisamment puissants et un manque d’efficacité pendant la période d’apprentissage. 

2) La formalisation des chartes de production: la mise en place de nouveaux logiciels implique la reformulation des méthodes de production, qu’elles aient été définies de façon formelle ou informelle. Or, dans le BIM, la formalisation s’impose, vu le besoin de partager des procédures et des méthodes entre les acteurs. Il faudra consacrer du temps à la production de supports de registre et de communication des méthodes.

3) Le respect des processus: dans le BIM, les routines sont là pour respecter les processus ou pour les faire évoluer, mais surtout pas pour les ignorer ou les modifier unilatéralement. Le poids de cette variable risque d’être lourd, car cela peut impliquer d’importantes modifications de la culture d’entreprise et des habitudes des individus. Il faudra consacrer du temps à vérifier le respect des méthodes dans les projets ainsi qu’au retour d’expérience pour les faire évoluer.

4) La collaboration: collaborer n’est pas seulement travailler ensemble, mais surtout le faire avec un objectif commun. Le choix des logiciels, ainsi que la définition des méthodes, doivent être au service d’une production collective. En conséquence, il faut avoir et demander une ouverture à la discussion et à la négociation entre les acteurs pour la construction de solutions consensuelles.

5) L’organisation de l’équipe: nouveaux logiciels, nouvelles methodes, nouvelle culture… les personnes ne s’adaptent toutes de la même façon au changement. L’apparition de nouvelles niches de savoir et de maîtrise technique d’outils risque de modifier le status quo des rapports établis au sein d’une équipe. Il faut anticiper les conflits potentiels dans votre équipe, se préparer à une probable redistribution des rôles, ou même aux départs ou à de nouveaux recrutements.

6) le réseau de partenaires: les points précédents s’appliquent aussi bien à votre équipe proche qu’à votre réseau de partenaires. Il y aura ces partenaires qui vous accompagneront, ceux qui vous encourageront et ceux qui vous laisseront tomber. Ceux qui voudront imposer leurs méthodes de travail et ceux qui attendront que vous les définissiez. Il faut bien évaluer cette variable importante, chère au développement de toute activité, et plus encore dans le BIM où la collaboration entre les acteurs est centrale.

Le BIM, facteur de transformation organisationnelle.

La mise en place du BIM s’accompagne de changements de nature technique, humaine et culturelle au sein d’une organisation. Les agences d’architecture et les groupements de MOE sont des organisations (entreprises au sens large) qui agissent dans un contexte de production. La nature et le contexte des changements décrits nous permettent de les associer à ce que l’on appelle un processus de transformation organisationnelle.

Sans que ce soit l’objectif de cet article de définir la transformation organisationnelle, dans ce cadre, je l’expliquerai comme la période de modification des routines, qui entraîne le changement des habitudes d’une diversité d’acteurs réunis au sein d’un même système de production. C’est, justement, ce qui arrive lors de la mise en place du BIM.

Il existe une vaste littérature sur la transformation des organisations, sans pour autant arriver à un consensus. Je vous invite à consulter quelques références bibliographiques sur des sujets qui gravitent autour de ce concept et qui aident à comprendre ce que le BIM peut entraîner.

Pour commencer, je reprendrai la définition de Patrick BESSON sur la transformation, évoquée comme « une période de transition durant laquelle se déroule une lutte entre d’anciennes routines toujours très prégnantes … et de nouvelles routines en émergence ». Ce concept riche (associé à l’idée de changement, de mutation, d’innovation, d’évolution) est applicable aux domaines de la technique, de la sociologie, de la culture, de la politique, de l’entreprise, des institutions… Par ailleurs, il définit la routine comme « un schéma d’action partagé par un ensemble d’acteurs qui se répète au cours du temps ». Le BIM produit sans aucun doute un changement des routines.

Olivier MENIER définit cinq catégories qui regroupent les facteurs amenant une organisation à changer, dont la technologie et les caractéristiques de l’environnement (pensons au BIM…). Il signale, par ailleurs, que “le changement organisationnel peut prendre différentes formes selon son étendue, sa profondeur et son rythme”: global ou partiel, majeur ou marginal, progressif ou rapide. Une approche stratégique s’impose pour définir la forme d’adoption et de déploiement du BIM.

François DUPUY, un référent important qui étudie les rapports entre les acteurs dans un milieu de production collective, montre magistralement la différence entre les notions de “structure” et d’“organisation”. Il nous éclaire en affirmant que « c’est dans ces comportements que réside la vraie organisation », définie par “l’ensemble des actions et des relations tissées entre les acteurs”. Il faut dire que le BIM est fait avec des logiciels, mais surtout par des personnes.

Finalement un ouvrage de Matthieu MANARD, qui aborde les facteurs de développement des réseaux inter-organisationnels, leurs typologies et mécanismes d’un point de vue théorique, nous donne du matériel de réflexion que l’on saura sans doute adapter à notre réalité. Même si l’on est lassé d’écouter le terme de « collaboration » quand on évoque le BIM, c’est un sujet central qui touche à notre réseau de partenaires.

L’intégration et le déploiement du BIM.

La transformation organisationnelle n’est pas en soi un projet (on ne change pas son organisation pour s’amuser), c’est une situation, une circonstance, un état. Mais elle est le résultat inévitable de mouvements qui peuvent être endogènes ou exogènes à l’organisation.

La mise en place du BIM, nous l’avons vu, génère des changements dans les méthodes de production. Il est souhaitable que ce processus de changement technique, humain et culturel qu’est le BIM soit encadré comme un projet. Il est important de maîtriser les conditions de son intégration (adaptation aux modalités de production actuelles) et de son déploiement (mise en fonctionnement des nouvelles méthodes).

Laisser les acteurs se débrouiller et se réorganiser seuls face aux nouvelles conditions de production est une voie envisageable, mais qui comporte de grands risques. La formation sur les nouveaux logiciels est certainement une condition nécessaire au déploiement du BIM, mais cela ne constitue aucunement une condition suffisante.

Heureusement, il y a des références, des théories et des techniques qui aident à encadrer ces projets de transformation organisationnelle: une analyse stratégique nous permettra de mettre en place le changement dans un timing adapté aux besoins et aux ressources; la mise en place de projets pilote nous aidera à évaluer les méthodes de production envisagées; le partage du retour d’expérience nous donnera la matière pour optimiser les processus.

FAQ

On a dit que le déploiement du BIM doit s’adapter aux spécificités des organisations et du contexte. De ce point de vue, il serait contradictoire de donner des réponses universelles aux questions ouvertes sans une analyse des circonstances. Néanmoins on peut donner des pistes de réflexion…

Les logiciels de modélisation BIM tuent-ils la créativité?

Absolument pas. Les logiciels restent toujours des outils. Ils ne remplacent pas la pensée et la réflexion sur l’architecture (ce qui serait plutôt du domaine de l’intelligence artificielle). De plus, il existe des solutions qui, justement, favorisent l’exploration et le travail itératif pour le design et la recherche sur la forme.

Par contre: la maîtrise de certains outils n’est pas simple et il y a toujours le risque de se voir limité par la fonctionnalité des interfaces du logiciel.

Mon conseil: prenez le temps pour choisir le logiciel dont la fonctionnalité s’adapte le mieux à votre signature architecturale et aux besoins de vos projets.

Le BIM n’est pas t-il une conspiration des éditeurs?

Bien évidemment que les éditeurs en profitent! Mais de là à dire que le BIM est leur création pour nous faire dépenser davantage d’argent, c’est, à mon avis, aller trop loin. Dans le répertoire du Plan de Transition Numérique du Bâtiment (PTNB) on trouve presque une centaine d’éditeurs qui proposent plus de cent cinquante solutions informatiques .

Par contre: que ce point de vue ne vous empêche pas de vous ouvrir au BIM, qui évoluera certainement avec ou sans vous.

Mon conseil: consultez les ressources, interrogez les éditeurs, prenez votre temps pour choisir et méfiez-vous des solutions miracles universelles, qui n’existent pas encore.

Dois-je passer impérativement au BIM?

Pas nécessairement. Pour commencer, il n’y a à ce jour aucune obligation administrative de travailler en BIM. Si vous vous sentez à l’aise avec votre modalité de travail (pas de facteurs de changement endogènes), continuez comme cela, surtout si vous n’avez jamais fait le passage au DAO.

Par contre: l’exigence de passer au BIM peut venir de votre réseau de partenaires (facteurs de changement exogènes) y compris les maîtres d’ouvrages, qui sont de plus en plus demandeurs.

Mon conseil: évaluez votre risque de perte de commandes si vous restez réfractaire au BIM. Ne vous demandez pas si vous allez passer au BIM, mais plutôt quand et comment.

Est-ce que le BIM c’est “maintenant ou jamais”?

Non. La popularisation du BIM est encore en (rapide) développement. De nouveaux outils informatiques (logiciels, add-ons, plug-ins, plateformes,…) et de nouvelles méthodes de référence (guides, préconisations, normes, …) émergent en permanence. Par ailleurs, les acteurs du BIM (opérateurs logiciels, architectes, entreprises, maîtres d’ouvrage,…) gagnent encore en retour de l’expérience. Dans le domaine de la technologie, être le premier n’est pas garantie de succès.

Par contre: une demande peut apparaître soudainement et adopter rapidement le BIM peut devenir un avantage concurrentiel.

Mon conseil: même si ce n’est pas pour maintenant, commencez à y réfléchir. Informez-vous sur les logiciels, les formations et les services de support. Préparez un plan de contingence (sous-traitance, accompagnement, …) au cas où cette commande en BIM arriverait plus vite que prévu.

Le passage au BIM est-il rentable?

Difficile à dire. Il y a des études comparatives de rentabilité entre projets similaires gérés en mode traditionnel et BIM. Mais ces études ne sont pas nombreuses et ce ne sont pas des expériences réalisées en “conditions de laboratoire”. Par ailleurs, on sait bien que le coût de production d’un projet dépend de nombreuses variables au-delà des outils de travail: modifications du programme, retards, mise en cause du projet, qualité de l’équipe de projet… Il n’y a pas encore suffisamment de retour d’expérience pour affirmer que le BIM génère un gain en rentabilité.

Par contre: les logiciels BIM pour l’architecture intègrent des fonctions qui aident à mieux maîtriser la production du projet. En général, ceux qui ont adopté un logiciel BIM ne font pas marche arrière vers le DAO.

Mon conseil: ne cherchez pas dans le BIM un gain en rentabilité (qui pourrait de toutes façons arriver), mais plutôt un gain en qualité de production et de suivi du projet.

Suis-je obligé de basculer vers le BIM pour l’ensemble de mes projets, et en même temps?

Absolument pas. Différents modes de production peuvent cohabiter au sein d’une structure. Surtout quand la production s’organise “projet à projet”.

Par contre: intégrez le BIM avec décision et ne l’abordez pas comme un projet marginal. L’adoption du BIM exige de l’endurance pour surmonter des obstacles en permanence.

Mon conseil: choisissez un projet pilote qui servira à établir les processus, à tester vos équipes et vos partenaires ainsi qu’à constituer un corps de retour d’expérience.

Daniel ARANOVICH

  • Architecte – Universidad de Buenos Aires
  • Architect D.P.L.G. – E.N.S.A.P.L.V.
  • DESS Matériaux pour l’architecture – E.N.S.A.P.V. / U.T.C.
  • Mastère Spécialisé® BIM : conception intégrée et cycle de vie du bâtiment et des infrastructures – Ecole des Ponts Paris Tech – Ecole Spéciale des Travaux Publics

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *